Défilé citoyen à la Goutte d’Or

En marge de l’actualité, à l’abri des médias, la Goutte d’Or poursuit son travail civique et juridique.           

« Les forces juridiques concourent au bon fonctionnement de la démocratie dans notre pays, et il est normal de leur rendre hommage », interrompait alors la Goutte d’Or pour terminer la phrase, non sans rendre hommage, en même temps, aux forces armées et, en ce triste 14-Juillet spécialement, au défilé militaire des Champs Elysée. 

Traditions, valeurs, histoire…

La Goutte d’Or n’est parisienne que depuis 1860. Elle ne descend pas pour autant de son drakkar, elle non plus, ni de ses cépages bien connus qui faisaient le délice des rois de France, et elle peut en remontrer aux vieux quartiers de la capitale en matière d’hommage au patrimoine et au droit qui va avec : le soutien qu’apporte l’Association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris Historique au collectif Cave Goutte d’Or (« Prenez garde à la Goutte d’Or »), modeste rempart contre les démolitions actuellement en cours, dit que, ici, on n’ignore pas nécessairement les traditions, les valeurs, l’histoire.

Des mots de droite, entend-on parfois. « Ils veulent sauver le patrimoine de la Goutte d’Or », titrait le Parisien du 4 avril 2011 en présentant une action du collectif Cave Goutte d’Or, avant de se faire vertement taper sur les doigts : « Daniel Vaillant défend sa politique de lutte contre l’insalubrité », recentrait le journal dans les 48 heures.

Sauvegarde du patrimoine ou lutte contre l’insalubrité, semblent imposer Daniel Vaillant et Le Parisien qui n’est plus jamais revenu sur la question (le droit de réplique n’est pas dans les traditions, les valeurs et l’histoire) ; patrimoine ou logement social ; statu quo ou mouvement. La question n’est pourtant pas limitée à pareilles alternatives. Et le social n’implique pas le rejet du patrimoine. Le social est partie intégrante des traditions, valeurs, histoire...  et réciproquement.

Le social peut ainsi être asocial : « Le tissu faubourien de la Goutte d’Or lacéré par une perception asociale du logement social », lit-on dans les pages du n° 103 de Paris Historique. Et l’artifice de la salubrité a été dénoncé avec force bien avant que Daniel Vaillant ne raconte ses histoires de vieilles dames en cordées dans des immeubles déclarés d’utilité publique.

Pionnier de la critique des démolitions de la Goutted’Or dans les années Chirac-Chinaud, le regretté Paris Goutte d’Or, journal militant qui dénonçait l’opération « Goutte d’Or Sud » (première destruction du patrimoine menée au nom de la salubrité de 1985 à 2000), ne se privait pas de renvoyer le maire à la réalité.

Le maire n’était pas le même, la réalité demeure : « Le misérabilisme et l’insécurité font partie d’un discours qui fait toujours recette. Employé opportunément, il justifie des actions à la limite de la légalité », écrivait en juin 1984 le rédacteur en chef du journal, M. Michel Neyreneuf, aujourd’hui adjoint de Daniel Vaillant, responsable du logement. « L’insalubrité est un prétexte à la démolition », assénait le Paris Goutte d’Or de… 1984 : « Tout est mené d’une façon autoritaire, totalitaire », concluait-il.

1984

Alors très remonté contre « la résorption de l’habitat insalubre », M. Neyreneuf fustigeait « une alliance entre la Ville et l’État contre notre quartier » et un projet qui « n’a de social que le nom ».

« Bétonner et blanchir le quartier sud (opération Goutte d’Or Sud) pour pouvoir enfin restaurer dans le style Louis-Philippe le quartier nord (opération Château Rouge)… Venez, venez les gentils promoteurs », ironisait encore le rédacteur de Paris Goutte d’Or aujourd’hui à la tête des « Comités techniques décisionnels » qui décident entre démolition et réhabilitation au mépris de la Convention publique d’aménagement du 11 juin 2002, notamment de ses articles 2c et 2d, fixant respectivement le caractère « nécessaire » que doit revêtir la démolition et le droit de décision que la Ville de Paris s’est expressément « réservé » en la matière.

Or, Dieu sait que le nord de la Goutte d’Or n’est pas – pas davantage que le sud – « restauré dans le style Louis-Philippe ».

Rétrospectivement, il y a quelque chose qui relève de l’étude politico-psychologique dans ces lignes. En 1984, la droite était au pouvoir à Paris et dans le 18e, elle ravagerait donc naturellement le quartier pauvre (le « bétonnerait » et le « blanchirait »), et elle protègerait bien sûr le quartier nord (le « restaurerait à la Louis-Philippe »). La vieille séparation du monde entre nord et sud était à l’œuvre à l’échelle de la Goutte d’Or, à en croire Michel Neyreneuf. Et alors, une fois au pouvoir, le sud en ferait baver au nord comme le nord en aurait fait baver au sud. Louis-Philippe à la maison, Napoléon III au fauteuil, la Commune dans le 18e ouest (la place Louise Michel est au pied de l’escalier du Sacré Cœur alors qu’elle s’est battue entre le Monoprix de Marx-Dormoy et l’église St Bernard ; la carte de vœux 2011 de Daniel Vaillant limite à l’ouest de son arrondissement les lieux de combat de la Commune) : Château Rouge connaîtrait la même débâcle sociale et architecturale que la Goutte d’Or Sud : « traditions, valeurs, histoire » ici encore.

Il y là une vraie enquête journalistique que nous laissons en conséquence le soin de mener à nos confrères de Dixhuitinfo.com, qui ont déjà publié une étude sur les bienfaits de l’opération Goutte d’Or Sud en trouvant de vieux militants « globalement contents », et qui sont, plus discrètement, sur le coup du 25 rue Stephenson depuis trois mois et demi, – avant que sa démolition ne soit entreprise.

Une enquête comparative sur les deux opérations a d’ailleurs été amorcée par la Commission du Vieux Paris elle-même qui, dans sa séance du 13 février 2010, a noté : « Géographiquement, le secteur Château Rouge se trouve dans le prolongement du quartier de la Goutte d’Or, mais les principes architecturaux d’intervention se voulaient beaucoup plus respectueux qui ceux qui avaient présidé à la rénovation de la Goutte d’Or (Sud), opération souvent évoquée comme un repoussoir par les architectes et les aménageurs » (p. 13 du compte rendu). « Il s’agissait de procéder par réhabilitation ou substitution d’immeubles sans changer l’échelle architecturale par trop de remembrements parcellaires », poursuivait la CVP. « Mais les images des futurs immeubles (reproduites dans le compte rendu) ne rendent pas manifestes, pour certains membres, les leçons tirées des phases précédentes », observait-elle en une délicieuse litote.

Et, dans une discrète allusion aux matériaux très bas de gamme qui sont choisis pour la Goutte d’Or, dont les nouveaux bâtiments sont sales et dégradés avant d’être livrés, elle ose une comparaison qui ne cède pas au politiquement correct : « L’on est conduit à s’interroger sur les moyens mis en œuvre, peut-être pas si importants que pour un quartier central comme le Marais ». Mediapart est sans doute déjà sur cette flagrante inégalité de traitement. 

Œil pour œil, dent pour dent

Une enquête journalistique serait d’autant plus utile à la collectivité qu’à la lumière des propos de Paris Goutte d’Or 1984, il y a, dans la politique d’urbanisme et de logements sociaux menée actuellement pour l’opération Goutte d’Or Nord quelque chose de l’ordre du ressentiment né de la souffrance infligée par l’opération Goutte d’Or Sud.

Dans une fausse appréciation (il est vrai très répandue) de la règle issue du Code d’Hammourabi, qui ne revient pas à faire à l’autre ce qu’il vous a fait, mais à ne pas lui faire subir un dommage supérieur à celui qu’il vous a infligé (première limite juridique d’envergure à la barbarie), l’adjoint de Daniel Vaillant à l’urbanisme et au logement voudrait-il que Château Rouge subisse le même dommage qu’a subi la Goutte d’Or Sud ?

La rue Myrha serait alors ravagée à l’image de la rue de la Goutte d’Or, la rue Léon rivaliserait avec la rue de Chartre, « dont il ne restera presque plus rien », prédisait Michel Neyreneuf dans Paris Goutte d’Or 1984 sous le titre sévère : « Un patrimoine architectural et urbain livré au bulldozers ! ».

L’âme des lieux serait, dans les deux microcosmes, détruite en ses racines mêmes, et on entend ici racines au sens de parcelles : les parcelles seraient cassées, le démembrement/remembrement deviendrait la règle, malgré les avertissements prodigués par l’architecte Maurice Culot à et dans… Paris Goutte d’Or 1984.

La parcelle d’identité

« Il conviendrait », écrivait en effet Maurice Culot au conditionnel du conseil amical et prudent dans une lettre à Michel Neyreneuf, lettre publiée par Michel Neyreneuf lui-même dans le n° Un de son journal Paris Goutte d’Or en juin 1984 et lisible dans nos pages, « il conviendrait d’attirer l’attention sur la nécessité de ne pas banaliser (le quartier) par des opérations architecturales en rupture avec le parcellaire (…) ».

« Les immeubles d’angle donnent au quartier une physionomie caractéristique à laquelle il faut être particulièrement attentif en cas de démolitions indispensables (M. Culot limite les démolitions à l’indispensable comme la Convention publique d’aménagement les limitera plus tard au nécessaire) ». « Il faudrait veiller à reconstruire au plus près de l’identique, de manière à préserver des perspectives familières qui font l’identité de la Goutte d’Or ».

« Le principe de la reconstruction en tenant compte du parcellaire devrait aussi être retenu ». Tenir compte du parcellaire revient à reconstruire sur la même parcelle que celle où il aurait été « indispensable » ou « nécessaire » de démolir : « Cela éviterait la construction de barres en contradiction avec la verticalité des façades sur parcelle étroite », précise le célèbre architecte, président de la Fondation pour l’Architecture, directeur de la publication de l’ouvrage devenu classique : La Goutte d’Or, Faubourg de Paris.

A contrario, lit-on de la lettre de M. Culot à M. Neyreneuf, rompre avec le parcellaire, c’est rompre avec l’identité du quartier, avec son « patrimoine architectural et urbain », comme le dénonçait Paris Goutte d’Or 1984 lui-même.

Or, le remembrement est bel et bien devenu la règle. Cinq parcelles étoites n’en font plus qu’une du 19 au 27 de la rue Myrha.

 Michel Neyreneuf justifie ce déracinement : « Il s’agit d’évolution dans le regroupement d’un certain nombre de parcelles (…) qui devrait permettre à l’opération Château Rouge/Goutte d’Or d’avancer de façon plus performante », économiquement plus performante, il s’entend (cf. Conseil du 18e arrondissement de Paris du 1er février 2010, p. 18-19).

Main basse sur la ville

Les conditions économiques qui conduiraient au regroupement de parcelles pour construire les barres d’immeubles du type de celles qui ont détruit la rue Myrha tout récemment se lisent notamment dans un courrier du 20 juillet 2010, complété par une note dite « d’efficience sociale » du 7 septembre 2010, de la Société Paris Habitat OPH au Cabinet de Jean-Yves Mano, adjoint au maire de Paris, chargé du logement.

Cette note avait pour objet d’expliquer à M. Mano qui l’avait bien compris que « la conservation du bâtiment ne permettrait pas de réaliser une opération financièrement viable ». La phrase est assez générale pour que tout bâtiment à conserver (25 rue Stephenson, 5 et 7 rue Myrha, 24 rue Cavé…) puisse se sentir visé, mais il s’agissait en l’occurrence du 24 rue Cavé, « bâtiment bas, partie intégrante d’une séquence de petites maisons présentes dans la rue et assez rares dans Château Rouge », tel qu’il est présenté par le Département d’histoire de l’architecture et de l’archéologie (DHAAP) qui pensait devoir ajouter : « C’est à ce titre que sa préservation a de l’intérêt » (cf. Compte-rendu du Comité technique du 10 septembre 2010, p. 2-3).

L’intérêt de conserver une petite maison rare dans le quartier aura en l’occurrence succombé à celui de l’« opération financièrement viable » vendue à M. Mano. La SEMAVIP, qui avait pourtant la garde de l’immeuble à préserver, aura peut-être participé à la mort dans l’âme avec laquelle la Commission du Vieux Paris sera conduite, en septembre 2010, à prendre acte que le bâtiment parfaitement sain au moment ou il a été « remis » par la Ville à la SEMAVIP (octobre 2003), encore diagnostiqué comme parfaitement « sain » en juin 2005 par l’un des Comités techniques suivant l’opération Château Rouge, soit jugé comme « fortement dégradé » en septembre 2010 par le Bureau d’études ATHIS, bureau d’études de la SEMAVIP que les lecteurs de Cavé Goutte d’Or connaissent pour les mégots de cigarettes qu’il avait cru voir dans les gravats tombés du chantier de démolition du 25 rue Stephenson (cf. « La SEMAVIP perd son sang froid »).

Les quartiers RHS

L’intérêt économique des regroupements parcellaires cassant l’identité de la Goutte d’Or est encore avancé pour l’angle Cavé-Myrha, prochaine étape prévue (déjà combattue) de la démolition du quartier au nom de la « résorption de l’habitat salubre », RHS dans les textes officiels.

Pour mieux pouvoir remembrer après la résorption, un avenant ne sera pas de trop : il a été adopté et signé par l’ensemble des démolisseurs de la Goutte d’Or le 27 avril 2010. L’avenant prévoit « le regroupement de parcelles ayant fait l’objet de marchés infructueux ». On y lit notamment :

  • « Suite à plusieurs marchés infructueux et à des parcelles de très petites tailles dans le secteur château rouge (qui en perd ses majuscules, ndlr), il est proposé le regroupement de parcelles et d’opérations physiques ».
  • « Les opérations 5 rue Myrha et 30 rue Affre (bords Est et Sud de l’angle 7 rue Myrha/32 rue Affre actuellement objet d’un permis de démolir, ndlr) ont connu plusieurs résultats d’appels d’offres infructueux compte tenu de la petite taille des parcelles et des contraintes patrimoniales qui les grèvent ».
  • « Il est donc procédé au regroupement des parcelles 30 et 32 Affre, 5 et 7 Myrha formant ainsi une opération globale de reconstruction ».

            Les quatre immeubles concernés ne sont pas démolis que, déjà, ils « forment une opération globale de reconstruction ». On s’arrête là pour aujourd’hui.

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