La métamorphose urbaine du 18e non exposée à la mairie

Au moment où, avec un an d’avance sur la date anniversaire de la Convention publique d’aménagement du 11 juin 2002 entre la Ville de Paris et la Société d’Économie Mixte  SEMAVIP pour l’aménagement du secteur Château Rouge (ou Goutte d’Or Nord), M. Daniel Vaillant, maire du 18e arrondissement de Paris, célébrait ce qu’il appelait « La Métamorphose urbaine : Récit de 10 ans de lutte contre l’insalubrité » (cf. 18 Ensemble, Journal d’information de la Mairie du 18e, n° 14, avril 2011, couverture et p. 12-15), le collectif CAVE GOUTTE D’OR rappelait l’habitat insalubre créé par l’opération précédente, dite Goutte d’Or Sud :

Opération Goutte d’Or Sud – Carrefour Jessaint-Goutte d’Or-Charbonnière

et communiquait sur le projet d’audit qu’il avait imaginé concernant la politique de rénovation menée dans les quartiers de la Goutte d’Or et de Château Rouge.

Présentée à MM. François Fillon, premier ministre, et Bertrand Delanoë, maire de Paris, la demande d’audit de CAVE GOUTTE D’OR a pour objet, notamment, de mettre en place une étude approfondie sur :

– les conditions dans lesquelles sont prises les décisions relatives aux démolitions d’immeubles dans les quartiers deLa Goutted’Or et de Château Rouge ;

– la demande d’un « bilan d’étape urgent » émis par la Commission du Vieux Paris au motif que les démolitions en cours sont « beaucoup plus nombreuses que ne le prévoyaient les plans initiaux » (c’est-à-dire la Convention publique d’aménagement du 11 juin 2002) ;

– les garanties de préservation des immeubles néohaussmanniens et du tissu faubourien de la Goutte d’Or ;

– la qualité du bâti des opérations Goutte d’Or Sud (1985-2000) et Château Rouge (en cours) ;

– la répartition des logements sociaux au sein de Paris et du 18ème arrondissement et ses conséquences sociales, légales, économiques, urbanistiques, architecturales.

Un travail de fond et de droit

Dans un mémoire très détaillé de dix-sept pages et cinq annexes, dont deux reportages photographiques illustrant la piètre qualité du bâti de l’opération Goutte d’Or Sud (extraits ci-dessus et par ailleurs sur ce blo), CAVE GOUTTE D’OR se réfère à une vingtaine d’études et expertises de haut niveau, nationales et internationales, s’inquiétant de la qualité médiocre des constructions réservées à un « logement social » qui perd sa caractéristique première de social, et de la concentration de l’habitat social par quartiers ou par rues.

Le mémoire de CAVE GOUTTE D’OR établit ainsi que le 18e arrondissement, notamment, qui a atteint en 2009 le taux de 20% fixé par la Loi SRU, a réparti le lot de 972 logements sociaux qu’il a financés en 2008 à raison de 15% pour l’Ouest de l’arrondissement (Butte Montmartre, flancs sud, ouest et nord de la butte, quartier des Abbesses) et de 85% pour l’Est (Goutte d’Or, Château Rouge, La Chapelle, Porte de Clignancourt), le secteur Château Rouge-La Chapelle absorbant 45% de l’arrondissement.

Ces chiffres sont établis sur la base du projet de la Ville de Paris de « produire 4.000 logements sociaux par an », tel qu’il a été présenté par l’APUR (Ateliers parisiens d’urbanisme) en novembre 2007 et les indications figurant sur le site de la mairie du 18e arrondissement.

Les adresses fournies sur le site de la mairie permettent de répartir très précisément les 972 logements sociaux dans les différents quartiers de l’arrondissement soit, à l’ouest : 8,9% pour la Porte de Clignancourt, 4,8% pour le secteur Jules Joffrin, 1,4% pour Montmartre et Abbesses ; et à l’est : 33,3% pour les Porte Montmartre et Porte de Clignancourt,  5,7% pour les quartiers Amiraux, Simplon, Poissonniers, 22,3% pour la Goutted’Or/Château Rouge, 23,6% pour La Chapelle/Marx Dormoy.

Faisant une large part aux études sociologiques et économiques sur la question, citant notamment les travaux de Monique et Michel Pinçon, Olivier Pastré et Nicolas Baverez, Loïc Wacquant et Hugues Lagrange, la demande d’audit de CAVE GOUTTE D’OR encourage l’appréhension réelle et sérieuse du « risque de ghettoïsation » que brandissent, en dehors de toute préoccupation politicienne, tant de responsables politiques de gauche et de droite et tant d’experts et universitaires de renom.

Sur le terrain juridique, la demande d’audit met en lumière l’objectif de la Loi SRU, dont le S vaut pour Solidarité, et propose qu’un examen attentif soit mené de la violation de la Loi SRU tant dans le fait de ne pas produire et offrir sur son territoire le chiffre de 20% que dans le fait de dépasser ce chiffre dans la fuite en avant à laquelle se livrent quelques communes.

Elle évoque la captation d’électeurs dénoncée de part et d’autre, le partage éventuel des rôles entre maires écartant les logements sociaux et maires accueillant les logements sociaux, dans les deux cas – dit-on – pour conserver/obtenir leur électorat.

Le pouvoir du logeur

Dans les deux cas, selon CAVE GOUTTE D’OR, une forme de captation serait à l’œuvre et, alors, l’appropriation du logé par le logeur (de la « société logée » par la « société logeuse »), telle qu’elle fut à l’origine du logement social du XIXe siècle, serait passée de la force de travail (que le logement social fourni par la classe dirigeante permettait alors de contrôler) à la force du vote (qu’il contrôlerait aujourd’hui), sans que la société logée n’ait encore gagné « sa liberté d’habiter » ou le pouvoir de « se dégager des forces qui la logent ». Les sociologues qui ont étudié la maîtrise du logement social sous cet angle ne sont pas à droite et ne prônent pas de politiques anti-immigration. Ils étudient ces manipulations comme autant d’entraves à ce qu’ils appellent la « liberté d’habiter » (voir notamment Rémy Butler et Patrice Noisette, Le logement social en France 1815-1981. De la cité ouvrière au grand ensemble, Maspéro, 1982, p. 7-8).  

Sur le terrain architectural, la demande d’audit s’appuie sur un reportage photographique pour illustrer ce que les experts appellent : « trop grande uniformisation », « architecture mimétique », « alignements de façades oppressants ». Si, par courtoisie, l’historien Simon Texier propose, dans une étude d’ailleurs commanditée par la Ville de Paris, que « la médiocrité la plus achevée côtoie des réalisations d’une tenue plus honnête », il ne cache pas le déséquilibre linguistique entre « médiocrité la plus achevée » et « tenue plus honnête », et confirme « l’indigence dont le quartier a dû se faire l’hôte » (Le 18e arrondissement. Itinéraire d’histoire et d’architecture, Action artistique dela Ville de Paris, Mairie de Paris, Direction générale de l’Information et de la Communication, 2000, 2003, p. 114).

Le concept central d’égalité des citoyens devant la loi et les charges publiques est également mis en relief dans ce projet qui ne néglige pas les questions économiques et commerciales et encourage l’étude du coût réel de bâtiments bâclés devenus asociaux en dix ans ; le coût en terme d’économie de quartier ; les liens entre la concentration de logements sociaux et la « bulle économique » des logements de propriété privée.

Préfet saisi …

Passée du bureau du Premier Ministre François Fillon à celui de M. Benoist Apparu, secrétaire d’État au logement, la demande d’audit préparée par CAVE GOUTTE D’OR (au demeurant également adressée au maire de Paris qui n’en a pas accusé réception)  a été transmise, début mai 2011, au préfet de la région Île de France, préfet de Paris.

Dans son courrier du 29 avril 2011 à CAVE GOUTTE D’OR, le chef de cabinet de M. Apparu se disait en effet chargé par le secrétaire d’État au logement de rien moins que « saisir le préfet, représentant l’État au niveau local », qui « ne manquera pas, poursuivait le chef de cabinet de M. Apparu, d’étudier votre requête et de vous tenir directement informés des suites qui lui seront réservées ». 

… vite dessaisi ?

Par un cheminement qui reste à étudier, la réponse directe annoncée vint à CAVE GOUTTE D’OR de la « chef du service habitat et rénovation urbaine » à la Préfecture, qui met trop ses pas dans ceux de Jean-Yves Mano, adjoint de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, chargé du logement, pour pouvoir poser le moindre regard critique sur la politique de la Ville.

M. Mano avait « balayé d’un revers de main » la tentative de CAVE GOUTTE D’OR de protéger les anciennes plumasseries Loddé (1858), comme le raconte le Parisien du 4 avril 2011 (Voir aussi : Du patrimoine à la corde sensible).

Selon le revers de main de Jean-Yves Mano, « nous sommes obligés de casser pour des raisons financières, c’est vrai, mais également pour offrir des surfaces habitables dignes, tout en respectant le style faubourien… Et, dans ce quartier plus qu’ailleurs, nous veillons à rester très classiques dans nos choix architecturaux. On est même super sages ! »

« Très classique dans nos choix architecturaux (...) super sages » (19 rue Affre)

Comme en écho aux propos de M. Mano, la chef du service habitat et rénovation urbaine de la Préfecture claironne, dans son mot à CAVE GOUTTE D’OR : « Soyez assurés que le projet de rénovation urbaine (de Goutte d’Or Sud et Château Rouge) a été élaboré avec le souci constant de respecter le paysage urbain existant ».

« Souci constant de respecter le paysage urbain existant » (19 rue Affre)

CAVE GOUTTE D’OR doit ainsi faire remonter le dossier au supérieur hiérarchique à qui il était destiné (voir notre enquête à paraître sur les relations entre la Préfecture de Paris et la Mairie de Paris sur les logements insalubres actuellement construits à la Goutte d’Or).

En attendant la publication de cette enquête, on peut voir, ci-dessous et en maints endroits du blog, quelques exemples de ce que M. Mano estime être un « habitat digne respectant le style faubourien ».

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