Du patrimoine à la corde sensible

La journaliste du Parisien dépêchée le vendredi 1er avril 2011 à l’angle des rues Cavé et Stephenson pour enquêter sur la démolition envisagée des anciennes plumasseries Loddé devait annoncer le combat du COLLECTIF CAVE GOUTTE D’OR avec un certain enthousiasme : « Ils veulent sauver le patrimoine de la Goutte d’Or », lançait-elle en titre dans l’édition du lundi 4 avril.

Un patrimoine à la Goutte d’Or ? La Goutte d’Or, un patrimoine ? L’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant, maire du 18e arrondissement, veillait. Il obtiendrait un droit de réponse déguisé dans les 48 heures, déguisé parce que non présenté comme tel : «Daniel Vaillant défend sa politique de lutte contre l’insalubrité », annonçait en titre le Parisien du 6 avril 2011 : « Il s’oppose catégoriquement aux arguments avancés par le Collectif Cavé – Goutte d’Or concernant l’immeuble du 25 rue Stephenson (notre édition de lundi) ». Du moins Le Parisien notait-il que la mairie du 18e était sur la défensive…

Et la défense de Daniel Vaillant serait très sarkozienne, époque larmoyante : « Vous voulez que je laisse mourir les vieilles dames dans l’habitat insalubre ? C’est ça qu’vous voulez ? », demanderait-il à la journaliste qui raconterait à ses lecteurs l’image de la vieille dame qui avait marqué le maire parce qu’elle aurait eu une corde sur sa table de chevet par crainte des incendies : « Je n’oublierai jamais le visage d’une grand-mère qui vivait seule au dernier étage dans 9 m² insalubres avec une corde en permanence à côté de son lit pour lui permettre de se sauver par la fenêtre en cas d’incendie », rapporte sagement Le Parisien.

Une corde pour descendre en rappel les cinq étages séparant la vieille dame de la porte cochère du 2 rue Cavé, à un bloc du bureau de M. Vaillant, situé au 13.

Rue Cavé

2, rue Cavé (2006)

Cinq hauts étages. Les étages dits nobles du bâtiment sont très hauts de plafond. La vieille dame devait ainsi descendre au moins vingt mètres en rappel. La corde devait donc avoir elle-même une vingtaine de mètres et un système de fixation à la fenêtre devait être assuré. Le syndic de copropriété avait sans doute prévu tout cela et, dans les 9 m² que Daniel Vaillant estime à la louche, la corde devait prendre, au moins, l’espace du fauteuil.

Le Parisien aura contrôlé et vérifié les sources du maire. Aujourd’hui, l’appartement de la vieille dame est détruit.

Habitat insalubre ?

L’argument de l’habitat insalubre ne tient pas au bout de la corde de Daniel Vaillant. Dans ce cas précis, il y avait en effet un rapport d’architecte commandité par la copropriété en juin 2008, qui disait que l’immeuble pouvait être réhabilité. Réhabilitation importante mais parfaitement normale.

Le  Rapport Dullin confirmait ainsi ce que les débats au Conseil de Paris avaient révélé en avril 2006. « Réhabilitation possible, rien que de très classique », entendait-on sur les bancs de l’UMP, des Verts et du PC, seul le PS s’accrochant à la corde de l’habitat insalubre, contournant en cela l’exposé des motifs de Bertrand Delanoë qui, en prévision des délibérations, avait écrit à ses collègues : « Sous réserve d’un diagnostic approfondi quant à la structure porteuse de l’immeuble qui, en apparence, présente quelques désordres liés notamment aux problèmes d’humidité, une démolition/reconstruction n’est pas souhaitée eu égard à la qualité architecturale de l’ensemble immobilier, notamment sur la partie donnant rue Cavé ». Le diagnostic appronfondi réservé par le maire de Paris n’a pas eu lieu.

L’enquête de 18info

Pour savoir tout cela (Rapport Dullin, Rapport SEMAVIP, Rapport du Commissaire enquêteur en vue de la Déclaration d’utilité publique, Débats au Conseil municipal d’avril 2006, Exposé du Maire de Paris…), il faudra lire l’enquête du journal en ligne 18info (dixhuitinfo.com – l’actualité du 18e arrondissement de Paris), qui travaille sur la question depuis la fin mars (l’immeuble était alors encore intact).

Peut-être y apprendra-t-on comment sont prises les décisions de réhabilitation ou de démolition/reconstruction des immeubles de la Goutte d’Or confiés à la SEMAVIP, la question cruciale sur ce point étant de savoir si, avant même l’octroi du permis, la décision de démolition est prise légalement, ce que conteste, pour le 25 rue Stephenson notamment, le Collectif Cavé Goutte d’Or devant le Tribunal administratif, estimant que le Conseil de Paris interrogé en 2006 pour autoriser l’intégration du bâtiment à l’opération Château Rouge n’avait voté que pour cette intégration, jamais pour sa démolition.

Il semble que, sur ce point, l’adjoint au logement du 18e arrondissement aurait indiqué qu’il n’y a pas besoin de décision du Conseil municipal sur ces questions, et qu’il pouvait décidé seul de la démolition, sur la base des études de faisabilité et des observations du lieu. 

La réhabilitation, notamment à cause de la hauteur des plafonds et des normes qui sont imposées, ne permettait pas de construire autant de logements sociaux qu’avec la démolition, aurait-il soutenu, argument d’ailleurs opposé à celui de l’architecte Jean Claude Garcias, proche du dossier, et que rejette le Collectif, tant sur le fond que sur la forme, la légitimité d’un élu pour décider seul d’une démolition n’étant, pour le moins, pas avérée en droit. Affaire à suivre.

« La Goutte d’Or, c’est moi ! »

Dans les années 1980 déjà, Michel Neyreneuf avait averti : « Le misérabilisme et l’insécurité font partie d’un discours qui fait toujours recette. Employé opportunément, il justifie des actions à la limite de la légalité », écrivait-il dans le journal Paris Goutte d’Or de juin 1984.
L’homme qui pense qu’il est habilité à décider seul de la démolition d’un bâtiment et qui, pour faire bonne figure, convoque de prétendus « Comités techniques décisionnels » formés par les représentants de la Maire de Paris et de la SEMAVIP pour prétendument « acter » des décisions de démolition ou réhabilitation, c’est homme devra tôt ou tard en rabattre.

Ce mode décisionnel est en effet contré non seulement devant le Tribunal administratif de Paris par le Collectif de riverains qui dénonce la violation de la Convention publique d’aménagement que représente l’institutions de «comités techniques décisionnels », mais aussi sur les bancs du Conseil de Paris, y compris les bancs proches des siens.

Côté opposition, le Conseiller de Paris Pierre-Yves Bournazel, président du groupe UMP du 18e arrondissement, s’est inquiété des conditions dans lesquelles le permis de démolir avait été obtenu. Dans une lettre du 16 mars 2011, il s’en ouvrait à Anne Hidalgo, première adjointe au Maire de Paris, chargée de l’Urbanisme. Le 20 mai 2011, il lui indiquait qu’en raison du mensonge avéré de la SEMAVIP concernant de prétendues carrières sous l’immeuble, il y avait selon lui « matière à retrait du permis ». Un permis obtenu par fraude peut en effet être retiré en tout temps.

Côté majorité, le Conseiller de Paris Ian Brossat, président du groupe PCF/PG, a écrit à Mme Hidalgo le 25 mars 2011 pour lui demander «d’intervenir pour éviter la démolition de cet ensemble important d’un quartier historique de notre Ville ». Sylvain Garel, coprésident du groupe des élu(e)s Verts au Conseil de Paris, a pour sa part déposé, lundi 6 juin 2011, une question écrite à M. le Maire de Paris proposant de revoir le permis vers une réhabilitation.

Très en pointe sur la protection de l’ensemble immobilier des 25 rue Stephenson et 2 rue Cavé, dont ils soutenaient avec force la réhabilitation devant le Conseil de Paris des 3 et 4 avril 2006, les Verts rappellent ainsi qu’interrogés à la seule fin d’intégrer le bâtiment à l’opération Château Rouge, les conseillers de Paris n’ont autorisé le maire qu’à procéder à l’intégration, nullement à ouvrir la voie à sa démolition.

Le Maire de Paris est ainsi mis en alerte de diverses parts. Et s’il relit l’adjoint au logement du 18e dans son jeune âge militant, Bertrand Delanoë saura que Michel Neyreneuf, devenu édile, avertissait en 1984 (époque Chirac/Juppé) que « le misérabilisme et l’insécurité (pouvaient) justifier des actions à la limite de la légalité ». À vingt-cinq ans près, la corde de Vaillant ne serait pas passée si son adjoint avait veillé au grain. « L’insalubrité est un prétexte à la démolition », assénait encore le Paris Goutte d’Or de… 1984 : « Tout est mené d’une façon autoritaire, totalitaire », expliquait alors le chef des «Comités techniques décisionnels » qui, aujourd’hui, prétendent :
1) contourner la Convention publique d’aménagement du 11 juin 2002 qui n’autorise les démolitions de bâtiments que « si nécessaire » (article 2-b) ;
2) remplir la tâche que la Ville de Paris s’est expressément réservée dans la même convention : « Entre réhabilitation et démolition, la Ville de Paris se réserve la décision sur le devenir des immeubles concernés » (article 2-c) ;
3) moquer la Commission du Vieux Paris, organe consultant du Maire qui a demandé, le 15 septembre 2010, un temps d’arrêt urgent dans les démolitions en cours, jugeant qu’elles étaient « beaucoup plus nombreuses que ne le prévoyaient les plans initiaux ».

La CPA ne passera peut-être pas l’hiver. Sur le fondement de sa violation par la SEMAVIP et la mairie du 18e, le collectif a demandé au Maire de Paris de la résilier.

De Zola à Kafka

Depuis son histoire de la corde, la Mairie du 18e, qui aime beaucoup évoquer le Zola de l’Assommoir pour dire combien les choses ne changent pas dans la Goutte d’Or, a convoqué l’araignée de Kafka pour dire combien elles avaient soudain changé et y célébrer La Métamorphose : « La métamorphose urbaine du 18e » , saluait en mai 2011 l’organe de la Place Jules Joffrin.

Dans sa calligraphie, la Une du journal met en avant la racine grecque en coupant meta/morphose. Mais les images sont bien celles du méchant scarabée de la nouvelle de Kafka. Elles sont d’ailleurs pour la plupart truquées, présentant les immeubles neufs dans des espaces en faux grands angles, quasi panoramiques.

Si la Goutte d’Or a le droit, comme tout autre quartier de Paris, de vivre le temps kafkaïen qui court, elle se consolera en pensant qu’après La Métamorphose, il y a Le Procès.

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